Tél: 28 20 74 Contactez-nous Rechercher

Rejoignez-nous! facebook Youtube Soundcloud

La place du théâtre en pays kanak…

8 juin 2021 L'actu locale Théâtre
© Éric Dell'Erba
© Éric Dell'Erba
Pratiquée depuis l’Antiquité en Occident, la forme classique et codifiée du théâtre n’a pénétré le monde et la culture kanak que récemment. Au moment où Pierre Gope, précurseur des auteurs dramatiques kanak, reprend sa pièce « Où est le droit ? » créée il y a 25 ans, nous nous sommes interrogés sur la manière dont les artistes kanak s’emparent de ce moyen d’expression.

En 1975, se jouait le mythe de Teâ Kanake à l’occasion du Festival Mélanesia 2000, ce qui fût certainement l’une des premières pièces kanak créée pour être jouée devant un public et impulsée par Jean-Marie Tjibaou. Une de ses ambitions était de fédérer le monde kanak autour de valeurs et d’une identité commune.

Dans les années 80-90, s’ouvrent à Nouméa des salles dédiées aux représentations d’arts vivants, comme la F.O.L, le Théâtre de Poche, le centre culturel Tjibaou ou encore le Théâtre de l’Île qui voient leurs scènes se remplir de pièces locales ou invitées, parmi lesquelles très peu de kanak sont présents. Car, contrairement à la musique, à la danse ou encore aux arts plastiques, la pratique théâtrale ne leur semble à priori pas familière. Pourtant Pierre Poudewa, comédien originaire de la tribu de Netchaot à Koné, a un tout autre avis : « Le théâtre a toujours existé dans la culture kanak. Quand les vieux expliquent ou racontent des histoires, ils ont un public qui les écoute. Pendant la coutume, la parole est mise en scène ». Pierre Gope abonde dans ce sens : « Quand deux personnes se croisent dans un espace, c’est déjà du théâtre. Là où il y a rassemblement d’un groupe, quand il y a quelqu’un qui prend la parole, c’est déjà une mise en scène ». Pour Isabelle de Haas, à la tête de Pacifique et Compagnie depuis 25 ans, « le théâtre est un mode d’expression et il y a une multitude d’approches ». 

Ludovic Thoubene, chargé des arts du spectacle à la direction de la culture de la Province Nord, précise qu’il existe cependant « une abondante littérature orale kanak » constituée de récits, de contes et de mythes. Le théâtre est aussi un art oratoire, mais il s’appuie sur l’écrit. Et c’est peut-être une des raisons qui expliquent pourquoi la discipline n’est pas encore très prisée des Kanak. Pierre Gope fait partie des rares exceptions dans ce paysage culturel, l’un des seuls dramaturges kanak à écrire du théâtre dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle.

L’émergence

Si le théâtre est venu à la rencontre de l’auteur maréen, ce n’est assurément pas un hasard selon lui, mais un don qui lui a été confié. Toujours est-il qu’en 1991, sa curiosité et son audace le conduisent à remplacer au pied levé un comédien de la troupe ivoirienne « Koteba » alors invitée par la ville de Nouméa. S’ensuit un parcours riche fait de voyages en Côte d’Ivoire et en France, de créations et d’apprentissages, auprès notamment de Peter Brook, metteur en scène, acteur, réalisateur et écrivain britannique. À son retour en Nouvelle-Calédonie, il monte « Cebue », la première compagnie de théâtre kanak avec laquelle il fait émerger toute une génération de comédiens sur son île de Nengone. Celui qui se considère comme un défricheur de terrain, qui ouvre le chemin pour les suivants, n’a cessé depuis d’écrire des textes engagés, politiques voire polémiques, pour tendre un miroir sans filtre à la société calédonienne, et dénoncer ses parts d’ombre. Mais l’auteur insiste « Mon message a une portée pays, ma démarche artistique s’inscrit dans une dimension pays », et c’est pour cela qu’il souhaite écrire en français, pour s’adresser et être compris de tous.

200827Nakamal04.JPG
© Éric Dell'Erba

Wenic Bearune fait partie de cette génération de comédiens nés avec « Cebue ». Ses créations s’inspirent de récits et de contes imprégnés de mythologie et de fantastique, qui puisent leur origine dans son île et la racontent. « Tout est là ! La dramaturgie est très présente dans les histoires kanak », relève-t-il amusé. C’est pourquoi il a beaucoup travaillé à partir des contes rédigés par Burane Alexandre Trimari, ancien de « Cebue » et académicien de l’ALK (décédé l’an dernier) qui est à l’origine de l’Association culturelle pour la promotion du théâtre, dont est issue la troupe Roiso créée par Wenic, une initiative unique en son genre à Nengone et sur les îles. Wenic Bearune est le seul metteur en scène à monter des pièces en langue vernaculaire, un défi mais aussi une évidence selon lui. Car traduire les textes en français entraîne immanquablement une perte dans la justesse du propos et en dénature le sens profond. Grâce à son approche gestuelle du théâtre, il considère que la non-compréhension de la langue ne représente en rien un frein car les corps parlent autant que la musicalité des mots qui s’envolent accompagnés des mouvements et des intentions. Dans son théâtre ancré à sa terre, il développe une approche qui passe aussi par une phase d’observation de la nature, omniprésente dans les récits kanak.

Sur la Grande Terre, c’est à Koné que souffle l’esprit du théâtre au début des années 90. Bryan Dalveas, un metteur en scène néo-zélandais est invité en 1993 pour monter une pièce avec des jeunes de la tribu de Netchaot. Ensemble, ils créent Pwönaacen qui raconte l’histoire de leur tribu, en langue. L’expérience inédite en son genre fait naître quelques vocations dont le comédien Aman Poani, régulièrement à l’affiche des créations de Pierre Gope, ou encore Pierre Poudewa.

Parmi les comédiens qui ont émergé plus récemment, certains se sont révélés au détour de projets socio-culturels investis dans les quartiers de Nouméa. C’est le cas Elie Ounemoua et Maja Sawaza à l’affiche de Nakalam de Pacifique et Compagnie, mais aussi de la reprise de Où est le droit ?.

PierreGope(c)Antoine-Pecquet-2015-Web.jpg
© Antoine Pecquet

Pourquoi le théâtre ?

Pour Pierre Poudewa, le théâtre porte en lui une forme d’universalité, et offre un regard singulier sur la société. C’est également l’avis d’Isabelle de Haas pour qui le théâtre a une fonction essentielle, celle de « parler aux gens qui vivent autour de nous, de s’interroger sur le monde dans lequel on vit tout en développant le sens critique ».

L’art dramatique a cette faculté de tendre un miroir sur le monde, en permettant une expression libre, dénuée de tous cadres ou règles sociales établis. Pour Colette Tidjitte, originaire de Hienghène et comédienne depuis 2005, le théâtre autorise la diffusion de messages tabous, « il sert également à dire les choses », à pointer du doigt des problèmes, mais aussi à trouver des solutions. Dans une société où la parole est identifiée à celui qui la porte, le jeu d’interprétation permet un détachement de ce qui est dit. C’est le cas également de l’usage du français, qui agit comme un filtre en estompant la force des mots.

Pierre Gope insiste quant à lui sur la notion de lien entre les hommes que créé le théâtre : « Le théâtre c’est la communication, c’est, par les mots, pouvoir parler à l’autre en respectant la passerelle qui existe entre l’espace jeu et le public qui est en face. Et cette passerelle doit être entretenue par la communication. Elle doit se nourrir par la parole, le vivre ensemble ».

 « Mon théâtre, il est là pour communiquer, pour dire à l’autre que tu n’es pas un étranger pour moi, et que je ne suis pas un étranger pour toi, nous sommes dans un même pays, nous partageons un même espace, comment se fait-il que chacun ne se mélange pas, ne se croise pas ? ». Depuis l’année dernière, l’auteur a choisi de travailler avec Dominique Wittorski, un metteur en scène belge, pour justement offrir une autre lecture de ses textes, un autre regard, et emmener « l’Autre » à l’intérieur de son monde kanak.

Wenic Bearune, très investi dans la transmission auprès des jeunes de Nengone, voit dans la pratique théâtrale une véritable thérapie. Au-delà d’être un formidable outil pour développer ses capacités d’expression et faire passer des messages, le théâtre est un vecteur de transmission de l’histoire, de la langue, et de valeurs culturelles essentielles. Colette Tidjitte aussi se sent le devoir de transmettre ses connaissances auprès de la jeunesse de Hienghène notamment, pour leur montrer que le théâtre n’est pas réservé à quelques-uns mais au contraire ouvert à tous : « Je veux montrer à nos jeunes qu’eux aussi peuvent être sur scène, que c’est possible ».

Ainsi l’art dramatique tisse des ponts évidents avec d’autres pratiques artistiques dites traditionnelles comme la danse qui raconte des récits à travers des saynètes mises en mouvement. De par son expérience dans différents pays du Pacifique (Tonga, Fidji, Wallis et Futuna), Isabelle de Haas peut le constater : « Il y a dans le jeu une forme d’évidence chez les Océaniens. Comme ce sont souvent des danseurs, ils sont très à l’aise avec leur corps. La mise en jeu est plus rapide. Il y a une mémoire et une précision du geste évidente. » D’autre part, elle note un sens du partage inné et authentique, une qualité essentielle pour donner la réplique. Et ce qu’il y a bien souvent de commun chez les comédiens kanak, émergents ou plus anciens, c’est leur profil artistique pluridisciplinaire. Il n’est en effet pas rare que la danse, le chant, la musique ou le slam fassent également partie des cordes à leur arc d’artiste, à l’instar de Salatre Hoane, Abel Naperavoin, Elie Ounémoa et bien d’autres comme Maïté Siwene, Kesh Bearune, Pierre Ala Hukane, ...

Wenic Bearune, fervent amateur de laboratoire de création et de mixité des disciplines, prépare d’ailleurs une comédie musicale bilingue qui met en scène le conte de Burane Trimari Buyu ne Lo à travers la danse, les chants, le théâtre et le conte. Une création à découvrir lors du Loyalty Festival qui se tiendra au centre culturel Tjibaou les 13 et 14 août prochains.

S’abreuver de l’ailleurs pour raconter l’ici ?

C’est en 2003, lors de son départ au Festival d’Avignon avec Pierre Gope et Nicolas Kurtovitch pour jouer « Les Dieux sont borgnes », que Wenic Bearune sent l’appel du théâtre. Il décide alors de se former au métier de comédien et de metteur en scène, d’abord à l’École de théâtre gestuel Jacques Lecoq puis à l’École Mathieu à Paris. Une période durant laquelle il s’abreuve de théâtre de tous horizons, décelant dans ces histoires aux antipodes une universalité qui fait écho à sa propre culture. La nécessité de créer se fait de plus en plus pressante et à son retour en pays Nengone, sa première mise en scène sera une version de Songes d’une nuit d’été, de Shakespeare dans sa langue natale. 
Pierre Gope lui, rêverait de pouvoir monter une école qui formerait à tous les métiers du théâtre (décor, mise en scène, costume…) et permettrait de sensibiliser le public, afin de développer une réelle dynamique autour de la discipline en Nouvelle-Calédonie. À défaut, il encourage vivement les jeunes comédiens à partir se professionnaliser à l’étranger. Isabelle de Haas les incite tout autant mais ne se dit pas favorable à une formation locale in-situ, qui induirait une certaine uniformité dans l’approche du théâtre, et par conséquent dans le jeu des comédiens.

Si certains se forment au Pays, d’autres ont choisi d’approfondir leur pratique à l’étranger et reviennent avec une féroce envie de partager leur expérience et leurs savoirs.

Laurence Bolé, jeune comédienne ayant fait ses armes avec Pierre Gope, est actuellement en 2ème année à l’École nationale d’art dramatique de Montpellier, après être passée par une classe préparatoire à l’Académie de l’Union à Limoges, aux côtés d’autres ultramarins. Elle réalise alors que venir de l’autre bout du monde est assurément une force et insuffle une motivation supplémentaire : « Il y a un enjeu quand on part si loin, c’est pour revenir avec quelque chose au pays ».

Laurence-Bolé-©Laurent-Lange.jpg
© Laurent Lange

Et bien qu’elle précise ne pas avoir pas la culture théâtrale de ses camarades, elle a un sens du collectif qui la préserve des « guerres d’égo » auxquelles elle a pu assister. Partir permet de prendre du recul et de réaliser la richesse de sa propre culture dans laquelle elle puise des mouvements de danse traditionnelle pour nourrir sa gestuelle. Après sa 3ème et dernière année de formation, l’apprentie comédienne souhaite revenir partager son expérience dans son pays, et surtout auprès de jeunes de quartier de Nouméa. « Je veux les aider à prendre confiance, à libérer la parole, à s’exprimer ».

Les echos du mensonge 2014(c)ADCK-CCT.jpg
© ADCK-CCT

Un théâtre pays

Pour tous ces comédiens et artistes kanak qui ont un jour eu l’opportunité et le désir de s’emparer du théâtre, la discipline représente un formidable outil pour s’affirmer à travers les mots et oser prendre la parole. Et quoique sa pratique dans un format contemporain soit encore récente, le théâtre est bien présent dans le monde kanak, et au même titre que d’autres formes d’expression artistique, il est traversé par son universalité. Il n’existe pas un, mais une pluralité de facettes du théâtre, comme autant de sensibilités, de points de vue, de spécificités culturelles…

Aujourd’hui, il s’affirme à travers des figures centrales comme celle de Pierre Gope qui insiste sur la vocation fédératrice de cet art. Un art qui nous encourage à porter un regard sur le monde et à le partager comme un « théâtre pays », caractérisé par des sujets qui lui sont propres, des thématiques qui parlent et font écho à la société calédonienne.

Où est le droit ?, de Pierre Gope, mis en scène par Dominique Wittorski, à applaudir au Théâtre de l’île les 2, 3 et 4 juillet.

Partenaires

Nos contacts

C/O A.D.C.K - Centre culturel Tjibaou
Rue des Accords de Matignon 
Baie de Tina
BP 378
98 845 Nouméa Cedex
Nouvelle-Calédonie

Tél: +687.28.20.74
Accueil du public sur RDV

Inscription newsletter

Abonnez-vous à la newsletter pour toujours plus d'infos !

Oui, j’accepte de recevoir cette newsletter ! Je comprends que je peux me désabonner facilement et à tout moment.

* Les champs marqués d'un astérisque sont obligatoires.